On sait bien – ou on ne sait pas, mais maintenant on le saura – que What’s Opera Doc? (1957) est généralement considéré comme le meilleur dessin animé de tous les temps.
Et bien, ce que Chuck Jones et la Warner ont fait – réduire à sept minutes l’intégrale des opéras de Wagner – je vais essayer de le faire pour la Nouvelle Chronologie de Fomenko (mais pour être honnête, je ne suis pas sûr d’y parvenir).
Lorsqu’il s’agit de rendre compte de l’oeuvre d’Anatoly Timofeevitch Fomenko, Wikipedia se pince un peu le nez en s’empressant de relayer à son propos l’accusation de “science frelatée“. Mais malgré les attaques dont sa grande théorie – la Nouvelle Chronologie – fait l’objet, et bien qu’on trouve parmi ceux qui la défendent des groupes aux penchants folkloriques affirmés parmi lesquels certains croient dur comme fer en l’existence de Bigfoot (une version nord-américaine du yéti qui hanterait les côtes et les forêts de l’Oregon et du Canada), on ne saurait écarter un travail aussi considérable d’un haussement d’épaules.
Parmi les plus célèbres défenseurs de la théorie on compte le bouillant Alexandre Zinoviev (mort en 2006) et rien moins que Garry Kasparov, champion d’échecs et candidat malheureux aux dernières élections présidentielles (voir son article Mathematics of the Past). Parmi les farouches opposants : l’Académie des Sciences de la Russie pour qui c’est niet, niet et re-niet.
On peut se faire une première idée des thèses de Fomenko avec l’article New Chronology dans Wikipedia. Mais pour une expérience plus palpitante, autant ne pas hésiter à se plonger dans History : Fiction or Science? dont les quatre premiers tomes (sur sept au total) sont déjà parus (et bien entendu, comme d’habitude, on peut se brosser longtemps avant d’en avoir une traduction française). Évidemment, les conclusions de Fomenko sont un peu difficiles à avaler. En gros, la chronologie que nous utilisons depuis la Renaissance serait trop longue d’au moins un millénaire et aurait été entièrement fabriquée et trafiquée par Joseph Juste Scaliger, un philologue et historien huguenot (qui impressionna ses contemporains par son infatigable vanité), né à Agen en 1540, auteur de De emendatione temporum (1583) et Thesaurus temporum (1606) dans lesquels il établit une chronologie générale depuis l’Antiquité en incluant Perses, Babyloniens et Égyptiens jusqu’alors négligés (travail poursuivi et achevé par Denis Pétau, un jésuite dit Petavius)
Néanmoins, dès le XVIIe siècle, cette chronologie scaligéro-pétavienne (qui est toujours la nôtre, qu’on le veuille ou non) fera l’objet d’attaques nourries. Le plus fameux de ces sceptiques n’est autre que Sir Isaac Newton dans The Chronology of Ancient Kingdoms (pour lui, il y a trois siècles de trop, une thèse reprise au XIXe siècle par des Allemands, thèse dite des “siècles fantômes”, qui couvriraient la période située entre 600 et 900 après J-C : donc, exit Charlemagne!). Mais un critique encore plus radical (cocorico, he’s french!) c’est Jean Hardouin (1646-1729), un jésuite qui fut bibliothécaire du Lycée Louis-le-Grand et un numismate réputé. Lui est encore plus radical, limite bûcher. Il n’hésite pas à affirmer que tous les conciles antérieurs au concile de Trente sont fictifs (rien que ça!) et à quelques exceptions près (Homère, Virgile, Cicéron,…) tous les auteurs classiques gréco-latins ont tous été fabriqués au XIIIe siècle dans des ateliers de moines sous la supervision d’un certain Severus Archontius (et ça c’est pain béni pour Fomenko, puisqu’il s’appuie sur le fait que nous ne disposerions d’aucun texte original antérieur au XIe siècle). Jean Hardouin ajoute que le Nouveau Testament a été écrit directement en latin et que la plupart des oeuvres d’art anciennes sont fausses et archi-fausses. Et vlam, in your face! On dira ce qu’on voudra, mais côté panache, pas grand monde n’arrive à la cheville de la Compagnie de Jésus.
Sautons quelque siècles et venons-en à Fomenko lui-même (sinon, on y sera encore jusqu’à demain). Il faut d’abord rappeler que ce n’est pas n’importe qui. À la base, c’est un mathématicien au curriculum impressionnant : professeur de géométrie différentielle à l’Université de Moscou et père d’une théorie des invariants topologiques des systèmes Hamiltoniens, ainsi que l’auteur d’environ deux cents publications et de quelques dessins que je suis assez content de n’avoir découvert que récemment. Mais bon, on ne saurait exceller en tout.
Tout son travail de remise en question repose sur ses recherches en astronomie (là, je lui fais confiance parce que je n’ai pas le choix) et à sa méthode statistique d’analyse textuelle dite des “maxima locaux” dont les résultats sont assez fun. Elle permet de savoir si un texte ne se contente pas de reprendre une histoire déjà écrite ailleurs en changeant juste les noms, les lieux et les époques. C’est ainsi qu’il s’aperçoit que telle chronique russe médiévale est calquée sur Tite-Live (à moins que ce ne soit l’inverse). Résultat, on se retrouve avec une pléthore de textes qui racontent la même histoire, des dynasties qui se dupliquent bizarrement (voir schéma ci-dessous), bref, que tout ça est bidonné et qu’au final il y a beaucoup trop d’histoires dans l’Histoire..
Que l’on adhère ou pas à ses thèses, il serait malhonnête de ne pas saluer l’étendue et la variété de la culture de Fomenko, ainsi que la masse de faits et d’observations qu’il rapporte, et qui justifient à eux seuls la lecture d’une oeuvre qui demande parfois une certaine préparation (comme en astronomie). De nombreux détracteurs considèrent néanmoins qu’il s’agit d’une n-ième théorie du complot (genre : ça fait cinq cents ans qu’on nous cache tout). Mais malgré parfois leur côté bric-à-brac et les réfutations (partielles) dont elles ont fait l’objet, nombre d’entre elles ne manqueront pas de stimuler la curiosité, la logique et l’imagination (souvent les trois à la fois). Inutile de dire que l’on déconseillera vivement aux étudiants en histoire de s’appuyer sur les ouvrages de Fomenko
Quelques conclusions et hypothèses avancées par Fomenko
- Les monuments “grecs antiques” de l’Acropole dateraient en fait de l’époque ottomane (photos de 1860 à l’appui) et seraient tous d’origine chrétienne. La fameuse statue d’Athéna serait en fait une représentation de la Vierge Marie (well, well, well!)
- Plutarque = Pétrarque, Platon = Plotin = Gemistho Pleto (érudit byzantin), Tacite = Poggio Bragiolini – L’une des thèses centrales de Fomenko, c’est que les grands textes de l’Antiquité grecque et romaine ont tous été écrits au Moyen-Âge et à la Renaissance, puis attribués à de prétendus auteurs antiques renvoyés dans une Antiquité fictive. Homère, ou plutôt, “the alleged Homer” aurait écrit ses poèmes au XIIie siècle. L’une des conséquences des thèses fomenkiennes est une réévaluation radicale du Moyen-Âge.
- La Rome antique n’a jamais existé. On n’en trouve aucune trace, aucune mention au Moyen-Âge (où se trouvait le forum?). C’est une invention propagée princiapalement par Pétrarque.
- Tout l’art dit antique (ou “classique”) date en fait de la Renaissance. Les exemples qu’il prend sont assez convaincants (analyse de la statue d’Auguste en pied, ou de la statue équestre de Marc-Aurèle) pour soutenir que cet art-là date au plus tôt de 1500 environ. Plus généralement, il questionne la représentation de cet art antique dans l’iconographie médiévale.
- L’Apocalypse ne peut pas avoir été écrite avant 1486 (parce que Jupiter en Sagittaire, Mercure en Balance et Saturne en Scorpion : enfin, vous vous doutez bien que c’est un peu plus compliqué que cela). Et le Christ aurait été crucifié en 1053 (oui, je sais…)
- Comme le fait remarquer Garry Kasparov, comment peut-on réaliser des chefs-d’oeuvre architecturaux ou de génie civil avec des chiffres romains? sans disposer du zéro?
- “Aurai-je lieu de m’applaudir de ce que j’ai voulu faire, si j’entreprends d’écrire l’histoire du peuple romain depuis son origine ? Je l’ignore; et si je le savais, je n’oserais le dire…” Ça, c’est le début de l’Histoire Romaine de Tite-Live (soit l’équivalent de la Créature du Lagon Bleu pour tous les malheureux qui ont fait latin au collège). Selon Fomenko, une prose aussi fluide ne saurait venir d’un premier jet. Elle nécessite un long travail au brouillon, donc d’avoir à sa main suffisamment de quoi écrire, papier ou parchemin. Après avoir analysé en détail le cycle de fabrication du parchemin, son coût et sa rareté, il en conclut que la chose ne peut avoir été écrite qu’à une époque où le papier était d’un usage courant, soit à partir de la fin du XVe siècle. Sinon, il semble bien qu’il aurait fallu abattre la moitié des brebis de l’Empire.
- De quand date vraiment la cathédrale de Cologne? L’Égypte dite ancienne n’est-elle pas simplement une civilisation chrétienne mal interprétée? L’Athènes antique a-t-elle vraiment existé? L’Ancien Testament n’aurait-t-il pas été écrit après le Nouveau? Y a-t-il eu confusion délibérée entre le J de Jésus et le I censé marquer le 1 du millénaire dans les dates modernes qui expliquerait ce hiatus de 1000 ans entre la chronologie scaligérienne et la chronologie revue et corrigée de Fomenko? Etc, etc.
- Etc, etc.
Bon, je ne sais pas si j’ai réussi à faire mon Elmer Fudd avec Bugs Fomenko Bunny. À faire tenir tout ça en six minutes. Pas sûr. Mais l’intérêt du travail de Fomenko est de montrer qu’une chose en apparence aussi anodine qu’une chronologie peut faire l’enjeu d’arguments intellectuels autrement passionnants. En ce qui me concerne, j’y ai trouvé une explication possible au malaise que j’ai toujours éprouvé devant l’histoire de l’art officielle. Passer de la perfection réaliste et anatomique des “Romains” au côté primitif et brut de décoffrage du bas Moyen-Âge, outre que cela traduit un certain mépris à l’égard du Moyen-Âge lui-même, m’a toujours semblé contraire au bon sens. De plus, je n’ai pas encore trouvé d’explication satisfaisante à une telle décadence qui heurte le sens commun. La peinture pompéienne suscite la même perplexité (et Fomenko a lui-même de sérieux doutes quant à la date exacte de l’éruption du Vésuve).
Ce serait assez amusant que Fomenko ait raison (il n’est pas le seul auteur à proposer une chronologie révisée, mais il est le plus prolixe et le plus érudit). La tête des vieilles barbes universitaires! Mais ce n’est pas gagné, ne serait-ce que parce que ses ouvrages sont un peu fouillis, et qu’il n’est pas toujours facile de s’y repérer en l’absence d’index. Il faudra attendre le septième et dernier tome pour disposer de sa version de la chronologie (“a reconstruction of global history“). On verra bien alors si on a affaire à un délire cosmique ou à un véritable changement de paradigme.




